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Moderniser Pékin sans faire disparaître le patrimoine architectural?


ErickMontreal
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Vers les Olympiques - Moderniser Pékin sans faire disparaître le patrimoine architectural?

Jules Nadeau

Édition du samedi 26 et du dimanche 27 juillet 2008

 

L'ouverture des Jeux de Pékin dans quelques jours sera un immense moment de fierté pour les Chinois, une fierté qui, au-delà de la puissance économique, se décline aussi sous les facettes urbanistique, médiatique, sociale et scientifique. Trois aspects d'une Chine en transition sous la plume de notre collaborateur, le journaliste sinologue Jules Nadeau.

 

Pas facile pour Charles Chauderlot, artiste «plus chinois que bien des Chinois», de défendre le fier passé architectural de Pékin alors que les pelleteuses olympiques s'acharnent sur tout bâtiment à un seul étage. Pendant la Révolution culturelle, de 1966 à 1976, afin d'accélérer le passage à une société communiste, Mao Zedong ordonna de détruire ce qu'il appelait les «quatre vieilleries», soit les vieilles coutumes, la vieille culture, les vieilles moeurs et les vieilles pensées. Les Gardes rouges ont tellement bien appliqué sa directive que bon nombre de trésors historiques ont alors été démolis d'un bout à l'autre du pays: temples, monuments et antiquités. Depuis quatre ans, c'est maintenant au tour de la révolution olympique de chambarder l'urbanisme.

 

Les autorités et les médias chinois ont conféré à Charles Chauderlot beaucoup d'honneurs sans que ses cris d'alarme soient écoutés au beau milieu de cette opération de destruction et de reconstruction. Sa mission: perpétuer la mémoire des hutong, souvent joliment boisés. Ce sont les venelles emblématiques des vieux quartiers où subsistent ce que les résidants appellent des siheyuan: des maisons carrées agrémentées de portes ouvragées, de murs-écrans et de pierres de seuil.

 

Le Français Charles Chauderlot parle en spécialiste après dix ans d'immersion pékinoise. Le sinologue a exceptionnellement été autorisé à exercer son art pendant deux ans dans la partie hors des limites de la Cité interdite, rare privilège pour un laowai (étranger). Les formes et les détails prennent vie dans ses tableaux en noir et blanc, selon des techniques chinoises. Il a participé à une soixantaine d'expositions, dont une dizaine en solo, dans quelques pays. Né à Madrid dans une famille d'artistes, il a étudié les beaux-arts à Bordeaux et appris les idéogrammes dès son arrivée à Pékin.

 

Sacrifier 500 ans pour 15 jours

 

Avec ses pinceaux et son encre de Chine, il passe des heures la tête penchée sur son papier Arches de Canson. Tous les passants s'arrêtent devant le fumeur de pipe en méditation. Chez lui, lors d'un long séjour à Macao, dans le studio d'un septième étage où nous conversons, je vois sur les rayons de sa bibliothèque qu'il a bien absorbé les ouvrages des écrivains européens et asiatiques qui ont décrit avec admiration le vieux Pékin. Lui-même a présenté ses oeuvres dans des albums traduits en quelques langues, dont le chinois -- avec l'imprimatur du gouvernement.

 

Détail cocasse, me confie-t-il dans un courriel récent: «Une agence de voyages m'a offert une somme rondelette pour servir de guide [à Pékin] au mois d'août.» Mais l'homme de 56 ans préfère exposer en Corse, puis à Strasbourg, «l'architecture chinoise de 500 ans, détruite et sacrifiée pour 15 jours d'Olympiades... Un officiel chinois, qui va se déplacer pour l'occasion, m'a avoué que le peuple a besoin de dirigeants plus humains, moins politiciens et moins corrompus. Je deviens, à mon corps défendant, le représentant de la Chine, avec le soutien de ceux-là mêmes qui participent à sa disparition».

 

L'«âme de Pékin» comptait 7000 hutong en 1949, estime-t-on, mais seulement 1300 en 2005. Les étrangers ne s'aventurent pas facilement dans ces hutong surpeuplés. Il y a trois ans, un mémorable festin de canard laqué au très prolétaire restaurant Liqun Kaoya (près de la porte Qianmen, au sud de la place Tiananmen) me donna une occasion de plus de me balader dans ces quartiers typiques. «Le manque d'air frais, d'eau courante et de WC dont souffrent les occupants l'emporte sur le romantisme que les touristes en cyclopousses y attribuent», d'affirmer un habitué local. Mais était-ce nécessaire de faire disparaître un si grand nombre de ces résidences à un étage? Plus d'un million d'occupants en auraient été évincés depuis 1991.

 

Pour et contre les hutong

 

Lisa Carducci, auteure installée à Pékin depuis deux décennies, où elle a notamment travaillé pour les médias officiels, exprime de grandes réserves: «Sous les Yuan, il y avait 9000 hutong à Pékin. Quand il n'en resterait que quelques dizaines, bien préservés, la plupart des siheyuan ayant été transformés en bureaux d'État dans le style original, ce serait bien suffisant pour garder une fenêtre ouverte sur le passé. Je ne vois pas de quoi se mêlent les étrangers, qui détruisent tout chez eux mais interviennent dans le plan d'urbanisation de la Chine -- laquelle est consciente de l'aspect historique à ne pas faire disparaître et, à la fois, du besoin des gens d'aujourd'hui de vivre comme des gens d'aujourd'hui», écrit la Montréalaise, qui a entre autres traduit un livre de Chauderlot.

 

Après plusieurs années à Hong Kong et à Shanghai, l'avocat Pierre Saint-Louis exerce maintenant sa profession à Pékin, ville qu'il «aime». Le Montréalais dénonce chez les expatriés le préjugé automatique contre tout ce que décident leurs hôtes chinois: «Il n'y avait plus rien à sauver avec les hutong. Les gens ne veulent plus vivre là. Les JO transforment Pékin comme l'Expo 67 a transformé Montréal. L'Opéra de Pékin, c'est fantastique, un chef-d'oeuvre, mais construit à la mauvaise place», explique-t-il, tout en qualifiant de «fantastique» le métro hyperpropre, maintenant long de 200 kilomètres, où le billet, de deux yuan, coûte six fois moins cher que celui de Montréal.

 

La polémique autour des hutong ne passionne pas que les «longs nez» comme nous. Dans un premier cas, un talentueux graphiste de Hangzhou, marié avec une camarade pékinoise, m'a surpris par la véhémence de ses propos, lui un grand patriote dont le paternel obéissait jadis aux ordres du commissaire Deng Xiaoping. «Ma femme a vécu 20 ans dans le quartier de Chongwen, près de la porte Qianmen. Il y a quatre ans, on n'a pas pu trouver la moindre trace de son hutong: que des tours modernes et des grandes rues. Quelle honte! Les hutong, c'est Pékin. Je suis pour la modernisation, mais pas ça.» Il ajoute une charge contre les fonctionnaires corrompus qui n'ont jamais consulté personne et ont payé des étrangers pour édifier des monstres: «Expensive garbage! Mon vieux Pékin a été rayé de la carte!»

 

Dans la capitale, le septuagénaire Yang Qi, ancien cadre de WorldBest à Drummondville, réfléchit en grand philosophe. «Ma réaction à l'égard des constructions ultramodernes? Indécision et impuissance. Mais aussi une certaine compréhension. Quand une femme qui a été pauvre pendant longtemps gagne brusquement pas mal d'argent, elle doit avoir envie de dépenser pour des dîners de gala et de se farder avec des produits L'Oréal! Mais si j'étais président de la république, j'affecterais plutôt cet argent à l'environnement, à l'éducation et à l'aide aux régions moins prospères», conclut ce bon vivant.

 

http://www.ledevoir.com/2008/07/26/199325.html

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