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Espaces publics - De Beyrouth à Montréal


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Espaces publics - De Beyrouth à Montréal

 

 

Marie Lambert-Chan

Édition du mercredi 17 octobre 2007

Mots clés : Cafés, de Beyrouth à Montréal, Festival du monde arabe de Montréal, Espaces publics, Festival et fête, Liban (pays), Montréal

« L'Arabe, nomade ou sédentaire, porte son café en son âme »

Autrefois lieu de production littéraire, le café arabe est aujourd'hui devenu un espace de discussions vaines, où se réunissent les hommes par dépit pour y refaire le monde du matin au soir, jour après jour. Les immigrants, eux, y entretiennent la nostalgie de leur pays natal. Le journaliste et écrivain Mohamed Ourya nous ouvre les portes de ce lieu symbolique.

 

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«Entre un café et un autre café, il y a un café.» Ce vieil adage maghrébin illustre bien l'importance qu'accordent les hommes d'Afrique du Nord à ce lieu de rassemblement viril, dont la tradition se perpétue de génération en génération depuis le XVIe siècle. Pour les immigrants marocains, tunisiens et algériens, la reproduction du café arabe en terre d'accueil est même devenue un refuge culturel. «C'est un mécanisme de détermination identitaire», affirme Mohamed Ourya.

 

Ce journaliste, écrivain et chercheur en science politique d'origine marocaine discutera de ces lieux à la fois familiers et mythiques avec le poète libanais non conformiste Joseph Issaoui lors de la conférence «Cafés, de Beyrouth à Montréal», le 4 novembre prochain, dans le cadre de la huitième édition du Festival du monde arabe de Montréal.

 

Espace social

 

«Les études spécialisées ont souvent décrit le café arabe comme un espace de divertissement et de littérature, mais jamais comme un espace social», observe Mohamed Ourya. Or, selon son analyse socio-anthropologique, le café est un défouloir. «Pour les hommes de mon pays natal, c'est une échappatoire à leur maison cloîtrée, explique-t-il. Ils sortent du train-train de leur foyer pour retrouver une autre routine qui est celle des discussions politiques où l'on approuve ou désapprouve ce que le gouvernement fait, où on se raconte des rumeurs et des bonnes blagues et où on scrute les femmes dans la rue.»

 

C'est ce qui semble manquer cruellement à Farid al-Mesnaoui, le héros désillusionné de son livre Le Journal d'un immigrant ordinaire, actuellement traduit en français. Farid est arrivé à Montréal dans l'espoir d'une vie meilleure. Mais la réalité qu'il se plaisait à imaginer dans son café de Casablanca est loin d'être la même.

 

«Cet ouvrage nous ouvre la porte de la communauté arabo-musulmane avec toutes ses contradictions et ses problèmes, écrit Mohamed Ourya dans son introduction. Après les rêves et les grands projets, tout s'est effondré au milieu des difficultés des conditions quotidiennes.» Afin de retrouver ce qui lui manque du Maroc, Farid part à la recherche de son café, là où «à travers des heures de discussions vaines, il livrait bataille et refaisait le monde en paraphrasant Nietzsche et Marx».

 

«L'Arabe, nomade ou sédentaire, porte son café en son âme... C'est le seul lieu qu'il ne peut déserter», note M. Ourya. Au fil du temps, le café devient une famille où tout le monde se connaît, se salue, s'interpelle. «Or, mon personnage d'immigré montréalais se heurte à l'anonymat autant dans les cafés arabes que dans les mosquées, deux espaces nostalgiques. Il essaye donc de retrouver cette reconnaissance, qui est une manière d'être en pleine possession de son processus d'immigration.»

 

Le début des cafés arabes

 

Le café arabe tel que le connaît Farid est l'aboutissement d'une longue évolution. Les tout premiers cafés sont apparus à la fin du XVIe siècle à Bagdad. Ils se sont peu à peu transformés en des espaces de réunion pour les hommes, qui ne fréquentaient pas alors les salons de culture élitistes réservés aux intellectuels, aux journalistes, aux politiciens et aux hauts gradés de l'armé. «On peut donc dire que le café arabe a un fondement démocratique», analyse Mohamed Ourya. L'émergence du socialisme arabe force toutefois cette élite à descendre dans les cafés. «Ça ne leur servait en rien de rester cloisonnés», remarque le journaliste.

 

Des écrivains, des penseurs et des poètes s'y installent en résidence pour noircir des milliers de pages. «À Beyrouth, les plus célèbres poètes et intellectuels de la gauche se réunissaient dans les cafés trottoirs de la rue Al Hamra. En Égypte, l'intelligentsia se retrouvait au café Rish qui est l'équivalent du café de Flore à Paris», décrit M. Ourya.

 

Joseph Issaoui juge pour sa part que les années 1960 et 1970 étaient l'âge d'or des cafés arabes comme lieux de création. Mais cela ne dure pas. «L'élite finit elle aussi par se perdre dans des dialogues inutiles où l'on passe de la politique au sport, en passant par la philosophie et l'art, en l'espace de quelques heures», estime Mohamed Ourya.

 

Deuxième âge des cafés

 

Depuis 2002, des cafés littéraires naissent au Maroc, en Égypte et au Liban. Ils n'ont cependant rien à voir avec leurs ancêtres du siècle dernier, juge Joseph Issaoui. «Cette foi en un verbe salvateur, ce débat philosophico-politique qui allait au-delà de l'oeuvre littéraire et de son individualité, ces analyses qui puisaient dans une cohorte de théories et de certitudes, manquent précisément à l'espace culturel actuel», affirme-t-il.

 

«La clientèle élitiste se réfugie dans les cafés littéraires qui sont, d'une certaine façon, la recréation des anciens salons de culture, constate pour sa part Mohamed Ourya. Pendant ce temps, les cafés arabes "traditionnels" se dessèchent et leur nourriture intellectuelle s'appauvrit. Je crois que nous sommes aujourd'hui au deuxième âge des cafés.»

 

Les cafés arabes se multiplient à une vitesse folle, tant ici qu'au Maghreb. «Ils sont pleins du matin jusqu'au soir, un phénomène qui est entre autres attribuable au chômage important», dit M. Ourya. Ces endroits demeurent encore et toujours essentiellement masculins. «Les femmes fréquentent les cafés bon chic bon genre, mais pas ceux des quartiers populaires», précise l'écrivain.

 

Lieu de traditions, le café arabe garde une ambiance qui semble immuable. «Allez visiter le Petit Maghreb sur la rue Jean-Talon, entre les boulevards Pie-IX et Saint-Michel, dit M. Ourya. À quelques différences près, vous y retrouverez le même comptoir, les mêmes tables, la même ambiance maghrébine qui nous fait sentir chez soi. La télévision dans le coin du café diffuse toujours un match de football. On y déguste un café en jouant aux cartes ou aux dominos. Et évidemment, on parle de choses et d'autres.»

 

Les cafés du Petit Maghreb ne suffisent pourtant pas au héros de son roman, qui finit par retourner à Casablanca. Retrouvera-t-il le café de ses souvenirs? Mohamed Ourya compte bien répondre à cette question dans son deuxième opus, dont il nous livre la prémisse. «À son retour au Maroc, Farid fréquente son café pendant une semaine avant de se rendre compte qu'il n'est plus vraiment le sien. En fait, ce n'est pas le lieu qui a changé, mais plutôt lui. Il a compris que ces longues heures de discussion ne mènent à rien et ne modifient pas la face du monde. C'est pourquoi il décide de revenir à Montréal...»

 

***

 

Collaboratrice du Devoir

 

***

 

- Cafés, de Beyrouth à Montréal, avec Joseph Issaoui et Mohamed Ourya, le dimanche 4 novembre à 18h, au Gesù, 1200, de Bleury, Montréal.

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