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Une belle histoire, juste avant Noël...

 

OSM: rencontre avec l'Unité 9, la vraie

 

Assis sur un coin de table bancale, en jeans et grosses chaussures de sport, le sourire aux lèvres, maestro Nagano écoutait Sainte Nuit s'élever doucement du quintette de cuivres de l'OSM dirigé par Pierre Beaudry. À sa droite dans le gymnase, au-dessus de l'arbre de Noël, le logo de l'OSM avait été reproduit sur le mur à l'aide de guirlandes et le «O» du logo remplacé par un coeur.

 

Mais la vraie surprise, ce n'était pas ce décor de fortune, mais le public dans la salle.

 

Devant le maestro, à quelques mètres de la table bancale, s'étendait en effet, une mer étale de femmes de tous les âges, de toutes les conditions et de toutes les races. Pas des femmes comme les autres. Des détenues de la Maison Tanguay, une prison provinciale pour femmes purgeant des peines de deux ans et moins. Des femmes honorées qu'un grand maestro vienne leur rendre visite. Mais aussi, des femmes privées des choses les plus élémentaires de la vie et surveillées de près par des gardiennes tout droit sorties d'un épisode d'Unité 9 à une nuance près: ce concert de Noël offert bénévolement aux détenues par les cinq cuivres de l'OSM n'était pas une scène fictive imaginée par une scénariste. C'était la vraie vie.

 

Dehors, la première tempête de neige étouffait les sons de la ville. Et dedans, hormis le claquement métallique des portes verrouillées et déverrouillées dans un ballet incessant, c'était le silence aussi. Celui de filles qui prenaient temporairement congé de leur prison pour s'évader en musique avec La fille aux cheveux de lin de Debussy, Sleigh Ride de Leroy Anderson ou encore des extraits de Casse-Noisette de Tchaïkovsky.

 

Honneur

 

En tout, une centaine de détenues sur les 200 de l'établissement avaient répondu à l'appel de l'OSM et du maestro. Noella, une brune costaude aux yeux cerclés de rimmel, m'a raconté que plusieurs avaient hésité avant de s'inscrire pour venir écouter le concert. «En premier, personne ne savait c'était qui ça, Kent Nagano. Mais bien vite, le mot a circulé qu'en dehors, il y avait du monde qui était prêt à payer 300 $ le ticket pour aller le voir. On s'est dit qu'on serait bien folles de manquer ça.»

 

Pour Maria, une détenue d'une quarantaine d'années qui passera Noël en prison, ce concert c'était la chance d'une vie. «Qu'un monsieur comme monsieur Nagano se déplace un dimanche soir de tempête pour venir nous voir, ce n'est pas seulement un honneur. Ça nous fait sentir qu'on n'est pas des rejets. Et ça, ça fait du bien à l'âme.»

 

Le concert avait été organisé par Marc Duhamel, l'animateur de pastorale de Tanguay, et un bénévole de l'OSM. C'est grâce à lui si quelques minutes avant le concert, maestro Nagano a répondu aux questions des détenues: des questions préparées et approuvées par la direction, tournant surtout autour de son métier. Mais aussi des questions imprévues comme celle posée par une des nombreuses autochtones incarcérées, qui a demandé au maestro ce qu'il avait pensé du Grand Nord, là où elle est née. Une autre a voulu savoir pourquoi le maestro avait tenu à venir faire une visite à Tanguay.

 

«Je lui ai répondu qu'à chaque Noël depuis plusieurs années, j'amenais l'OSM quelque part: dans un hôpital, un centre d'accueil, une maison pour itinérants. Noël, c'est un moment spécial où les gens qui ont plus de chance que les autres ont la responsabilité de partager avec ceux qui, pour toutes sortes de raisons, ont perdu leur chemin.»

 

Nagano n'en était pas à sa première visite dans une prison. En 1979, lorsqu'il était un jeune chef relativement peu connu, il avait fait la tournée des prisons en Californie avec l'Orchestre de Berkeley.

 

«Mais vous savez, a-t-il ajouté, que l'on soit à Tanguay, à San Quentin ou à Carnegie Hall, c'est toujours la même question qui se pose: vont-ils aimer la musique qu'on leur propose? Vont-ils nous aimer? J'ai été très ému de constater que les détenues nous ont écoutés avec attention et sans avoir l'air de s'ennuyer une minute. Elles ont embarqué tout de suite. La musique a créé un lien immédiat.»

 

Moment magique

 

Maria, très impressionnée par les musiciens et qui ne connaissait du répertoire classique que le Canon de Pachelbel et le Boléro de Ravel, n'avait qu'un mot pour décrire ce qu'elle a vu et entendu. «C'était féérique», a-t-elle lancé dans le petit bureau de l'animateur de pastorale. Quant à Noella, habituée de la chorale du vendredi à Tanguay, son rapport à la musique est viscéral. «C'est bien simple, je ne peux pas vivre sans musique. Ce soir, c'était pareil comme si la musique me rentrait dedans et venait me chercher émotionnellement. C'était mon cadeau de Noël.»

 

À la fin du concert, maestro Nagano a quitté sa table de fortune pour venir diriger en rappel un extrait du Messie de Haendel. Assise par terre à ses pieds, une jeune autochtone s'est discrètement mise à l'imiter avec ses mains. À la dernière mesure, les filles se sont levées spontanément pour applaudir les musiciens et le maestro. «Pendant une heure, je n'étais plus à Tanguay», a confié Noella. Pour Maria, c'était encore mieux. «Moi, c'est pas pour une heure que je me suis évadée, a-t-elle dit. C'est pour les deux ou trois prochains jours que je vais vivre ailleurs avec cette musique.»

 

Après le concert, les filles sont rentrées dans leurs unités respectives. Des unités qui ne sont pas des maisonnettes comme à la télé mais des couloirs divisés en secteurs et tous logés sous le toit du même complexe gris. La plupart passeront Noël en prison avec pour toute gâterie, si elles sont sages, des chips et un Coke. «Pour vous, c'est peut-être rien mais pour nous, c'est beaucoup», a lancé Maria.

 

Sur le coup de 20 h, les invités ont dépassé le vestiaire où les maigres affaires des détenues sont en consigne dans des sacs en papier brun avec leur nom inscrit dessus. Puis, ils ont franchi les millions de portes verrouillées avant de retrouver les sons étouffés de la ville et la neige douce et folle.

 

À l'ombre de l'éclairage violent des miradors, je me suis retournée une dernière fois pour saluer en pensée les filles de Tanguay. La neige qui tourbillonnait a chassé ma tristesse. Je ne pense pas avoir autant aimé ma vie que ce soir-là. Ma vie et ma liberté.

 

 

http://www.lapresse.ca/arts/dossiers/nathalie-petrowski-rencontre/201312/20/01-4723016-osm-rencontre-avec-lunite-9-la-vraie.php

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