par Kathy Noël

16 Septembre 2011

Istanbul sent le diésel, le kébab... et l’argent. Le pays offre les occasions d’affaires les plus alléchantes d’Europe. Comment un État en faillite il y a 10 ans peut-il aujourd’hui dépasser la Chine ? Une histoire de jeunesse, d’audace et de bon gouvernement.

Les paysages lunaires de la Cappadoce, la Mosquée bleue d'Istanbul, les stations balnéaires d'Izmir... Les touristes - 27 millions en 2009 ! - affluent en Turquie pour contempler toutes ces beautés. Pour sa part, Burak Aktas, récemment rentré chez lui après 10 années au Canada, est séduit par... les gratte-ciels tout neufs qui luisent sous le soleil dans le quartier des affaires d'Istanbul !

Dans sa salle de conférences, au 16e étage de la tour Tekfen, le représentant d'Exportation et développement Canada (EDC) en Turquie est excité comme un gamin dans un magasin de jouets par l'effervescence qui agite son pays. Ce gaillard de 40 ans au crâne rasé et aux yeux bleus comme la Méditerranée imagine déjà l'un des deux centres-villes que le gouvernement promet de construire d'ici l'an prochain à Istanbul, pour « sauver » les 15 millions de Stambouliotes du prochain séisme qui menace.

Le prétexte fait sourire Burak Aktas. « La ville n'a plus d'autre choix que de s'agrandir pour loger tous les nouveaux arrivants. C'est une autre Istanbul que l'on reconstruit, en plus moderne. »

Istanbul, moteur économique de ce pays de 74 millions d'habitants, sent les kébabs, les marrons grillés et les effluves de narguilé. Mais aussi, ces temps-ci, la poussière, le diésel, la sueur et, de plus en plus, l'argent. Et ce, à peine 10 ans après la crise financière de 2001.

Une trentaine d'édifices et de gratte-ciels sont actuellement en construction en Turquie, la majorité à Istanbul. Le plus imposant, le Diamond of Istanbul, une tour de 53 étages conçue pour résister au pire tremblement de terre, sera la plus haute d'Europe au terme de sa construction, l'an prochain. Dans le quartier de Levent, où sont logés les sièges sociaux de plusieurs multinationales, la plupart des gratte-ciels n'étaient pas là il y a cinq ans.

Lors de sa dernière campagne électorale, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a promis un canal de 50 km reliant la mer de Marmara à la mer Noire, pour désengorger le détroit du Bosphore, par où des dizaines de milliers de navires transitent annuellement. Le concept comprend un nouvel aéroport, un port, des tours de logements et de bureaux... Sans compter le troisième pont prévu sur le Bosphore, plus le chantier Marmaray, un tunnel ferroviaire creusé sous ce même détroit. Le tunnel, qui devait être inauguré en 2010, a quatre ans de retard, les ouvriers ne cessant de découvrir des vestiges de l'époque de Byzance.

Selon le Urban Land Institute, ONG qui analyse les perspectives de développement immobilier partout dans le monde, Istanbul est la ville d'Europe qui offre aux investisseurs les occasions d'affaires les plus alléchantes.

Occasions ou... projets fous ? « Pensez à Dubaï : cela a commencé par un rêve, et c'est arrivé ! » dit Burak Aktas.

L'homme a quitté son pays en 2001 pour faire un MBA à l'Université d'Ottawa, avant d'être recruté, en 2002, par EDC, un mois avant d'obtenir son diplôme. Il est rentré en Turquie en 2011, d'où il aide les entreprises canadiennes à percer les marchés de la Méditerranée orientale.

L'Istanbul qu'il retrouve est à mille lieues de celle qu'il a laissée, à l'époque où la Turquie se remettait péniblement du tremblement de terre dévastateur de 1999 et qu'elle mendiait l'aide internationale pour sauver son système bancaire de la faillite. « C'était comme la Grèce aujourd'hui. Et maintenant, regardez-moi tous ces nouveaux immeubles ! » dit-il.

Dans les rues bondées, les travail*leurs pressent le pas, cellulaire à l'oreille, zigzaguant entre les taksi jaunes, les Mercedes et les BMW. Les Turcs de la classe moyenne magasinent dans les boutiques branchées de la place Taksim, les plus aisés dans le quartier de Nisantasi, chez Vuitton, Prada, Gucci. Avenue Istiklal - une rue piétonnière bordée de restaurants, de boutiques et de boîtes de nuit -, les bruits de la foule, la cloche du tramway, la musique pop et les cris des vendeurs de kébabs enterrent les appels à la prière provenant des mosquées.

De temps à autre, une charrette poussée par un vendeur de bricoles ambulant surgit de nulle part. « Bienvenue à Istanbul, la ville aux mille visages ! » dit Caroline Bégin, une Française de 33 ans venue s'installer à Istanbul il y a six ans pour enseigner. Selon l'OCDE, chaque année en moyenne depuis 10 ans, 164 000 étrangers (surtout en provenance d'Europe et des Balkans) débarquent dans cette ville cosmopolite. Sans compter les nombreux migrants des régions rurales de la Turquie.

Depuis son accession au pouvoir, en 2002, le Parti de la justice et du développement (AKP), un parti religieux et pro-islamiste dirigé par Recep Tayyip Erdogan, a privatisé des secteurs clés de l'industrie (entre autres l'énergie et les télécommunications), favorisé l'investissement étranger (8,4 milliards en 2009) et baissé les impôts, pour inciter les Turcs à consommer.

Ces mesures ont porté leurs fruits. Au premier trimestre de 2011, le taux de croissance de la Turquie a atteint 11 %, surpassant celui de la Chine. À ce rythme, l'économie turque pourrait même dépasser la canadienne d'ici 2050. La récession de 2008-2009 l'a à peine ralentie. « La Turquie avait déjà nettoyé sa maison en 2001. Les banques problématiques ont fait faillite et d'autres ont été nationalisées », dit Ahmet Tonak, économiste et professeur à l'Université Bilgi, à Istanbul.


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